Les compositeurs d’aujourd’hui proposent-ils de la musique liturgique traditionnelle ? (2e partie)

Les compositeurs d’aujourd’hui proposent-ils de la musique liturgique traditionnelle ? (2e partie)

Notre première partie, dans le Fideliter n°289, évoquait quelques compositeurs contemporains dont la musique est adaptée à la liturgie traditionnelle de l’Église, évoquons maintenant quelques exemples à éviter. Cette version numérique, contient des exemples musicaux, des analyses et des références que la version papier (Fideliter n°290) ne pouvait contenir.

Cette section est très loin d’être exhaustive. Mais nous commençons également par l’inspirateur de ces musiques, le père Gelineau, puis quelques exemples représentatifs, à commencer par son « successeur », en quelque sorte, le père Marco Frisina.
Pourquoi avons-nous loué la simplicité d’Arvo Pärt et critiquons-nous le simplisme d’autres compositeurs ? Le chant grégorien lui-même sait être simple, c’est-à-dire ne pas multiplier les effets. La préface ou l’Exultet de la Vigile Pascale ont un ton très simple, mais sublime. En effet, loin d’être un stéréotype calculé et répété pour obtenir un « effet » sur l’auditeur, la simplicité en question se plie aux rythmes naturels, à la prosodie de la langue et à quelques intervalles musicaux utilisés par toutes les musiques depuis bien longtemps (même par les enfants qui n’ont pas encore appris la musique). La vraie simplicité offre un cadre souple, dans lequel les exceptions donnent la vie à la musique.

Joseph Gelineau (1920-2008)

Né à Champ sur Layon en Maine et Loire en 1920, Joseph Gelineau étudie l’écriture musicale et l’orgue à l’école César-Franck de Paris. Il est accueilli à bras ouverts au Centre National de Pastorale Liturgique en 1946 pour organiser la réforme musicale*. En 1960 il est doctorant en théologie par son Traité de Psalmodie de l’Église Syrienne des 4e et 5e siècles.
Sa traduction des psaumes et leur mise en musique est célèbre. Il cherche à « faire sortir la dimension invisible du texte » pour permettre que « l’assemblée chante ». Son premier disque de psaumes et cantiques en 1953 remporte le prix de l’Académie Charles-Gros et se répand comme une traînée de poudre.

Il est compositeur de plusieurs chants de Taizé, dont le célèbre Ubi Caritas. Les frères de cette communauté lui sont très reconnaissants d’avoir très bien compris ce qui convenait à la prière de cette communauté qui se veut protestante et catholique. Il a composé également pour Taizé la Messe, chantée à la cathédrale de Zagreb fin décembre 2006.
Cette messe respecte l’esprit qu’il réclame dans ses articles pour la musique liturgique : afin que tous puissent participer il veut un texte en langue vulgaire avec une mélodie facile et entraînante que tous puissent chanter en refrain et très peu de parties solistes. C’est le principe du choral protestant, mais il faut avouer qu’il est ici simplifié à l’extrême, ce qui est peu digne du culte divin. Le choral est d’une meilleure facture musicale !
Joseph Gelineau dit souvent s’inspirer des modes grégoriens. En réalité sa musique est très marquée par la tonalité classique. Son harmonie est très proche des schémas de musique de variété. Son cantique le plus célèbre, Âme du Christ, prend la tonalité préférée des guitaristes : mi mineur. Le rythme est plutôt scandé, assez répétitif, selon l’esprit développé au paragraphe précédent.

Il a enseigné longtemps la musicologie liturgique et la pastorale liturgique à l’Institut catholique de Paris. Il écrit en 1971 un manuel de pastorale liturgique appelé Dans vos assemblées. Longtemps curé de la commune d’Écuelles (77), il est mort en 2008**.
Certains chercheront peut-être le lien de famille avec l’auteur de l’article. La provenance géographique les unit mais la recherche n’a pas été fructueuse jusque-là.

*« J’avais été envoyé à Paris par mon supérieur provincial pour étudier la composition musicale quand je suis monté, la première fois, au huitième étage de Latour-Maubourg voir ce qui se passait au Centre de pastorale liturgique, chez les dominicains. Le Centre avait été créé à leur initiative par les Pères Pie Duployé, A.M. Roguet et A.-G. Martimort. Là on m’a dit : Vous tombez bien, nous cherchons quelqu’un pour s’occuper de la musique. »
** Le site des Jésuites propose une courte biographie qui met en lumière l’importance du personnage : https://www.jesuites.com/joseph-gelineau-sj-1920-2008-pionnier-du-chant-liturgique-francais/

Marco Frisina (né en 1954), Anima Christi

Après des études classiques, il fréquente les facultés romaines et obtient un diplôme de composition au Conservatoire Sainte-Cécile. Ordonné prêtre en 1982, il est directeur de la liturgie au vicariat de Rome de 1991 à 2011. Depuis 1984, il dirige le chœur du diocèse de Rome, composé de plus de 250 exécutants, animant les liturgies diocésaines les plus importantes, souvent présidées par le Saint Père. Il dirige aussi la Chapelle musicale pontificale du Latran.

Outre le film Progetto Bibbia, il a composé au fil des ans les musiques de nombreux films historiques et religieux réalisés pour la Rai et Mediaset. Auteur de nombreux cantiques d’inspirations religieuse et paraliturgique, connus en Italie et à l'étranger, il a collaboré à des projets discographiques d’artistes italiens et internationaux. Il a composé plus de 20 oratorios sacrés inspirés de personnages bibliques ou de vies de saints, l’opéra La Divine Comédie, en 2007, puis Le Miracle de Marcelino, inspiré du roman de José Maria Sanchez Silva.
Son Anima Christi, extrait de l’album Pane di Vita Nuova paru en 2000 reprend en partie la mélodie du motet grégorien que l’on trouve dans nos livres de chants. Toutefois l’harmonie est tonale et utilise la sensible*. C’est ce qui lui donne un aspect plus romantique qui séduit beaucoup. En effet la sensible chatouille l’oreille et procure un plaisir immédiat, ce à quoi se refuse la musique grégorienne et modale qui propose une palette d’expression beaucoup plus large.

La similitude avec la musique de Joseph Gelineau ne se réduit pas à l’état d’esprit d’origine. Le rythme est tout aussi scandé**. La conclusion en ralentissement du rythme est tout aussi significative : s’assurer de l’unité d’une foule à laquelle on demande tout sauf la moindre élévation artistique par une scansion tellement claire qu’elle en devient primaire. Rien à voir avec le rythme de nos cantiques anciens, facile à retenir mais élevant et quelque peu varié***.
On pourrait commenter d’autres œuvres liturgiques de Frisina. Le Credo in Te s’apparente également à la musique de variété.

*La sensible est le la# dans la partition. Elle vient apparaître à la voix de ténor. Toutefois cette apparition n’est pas fortuite puisqu’elle crée une demi-cadence à la fin de la première phrase et une cadence parfaite à la fin du refrain comme du couplet. En clair l’harmonie devient tonale à chaque cadence, c’est-à-dire à chaque endroit où elle s’affirme clairement.
** Noire, deux croches, noire.
*** Quant au rythme du mot latin, un effort est fait pour que les accents latins se retrouvent bien à l’appui, quitte à inverser les mots où à accélérer tout à coup le rythme des syllabes sans lien avec le rythme de la phrase. Le résultat est qu’il est parfois très difficile de chanter correctement le texte, en particulier dans le passage « Ne permittas a Te me separari ».

Jeanne Barbey (née en 1977), Vous êtes dans mon âme

Jeanne Barbey ne bénéficie pas d’une longue formation musicale, il s’agit pour elle d’une passion pratiquée dans les chorales dès son jeune âge. Toutefois, elle a pour elle de combattre la mucovicidose par cette passion, comme en témoigne cet entretien à KTO. C’est au cours de ses études d’histoire à la Sorbonne qu’elle découvrit cette maladie qui l’oblige à rester chez elle et à limiter ses activités. Toutefois, elle développe également la décoration d’intérieur, dans son salon parisien.

Malheureusement, cela ne suffit pas à lui donner des qualités de compositrice puisqu’elle n’a aucune formation musicale, en particulier quant à l’écriture musicale et à la composition. À 25 ans, elle a composé son Te Deum pour l’abbaye de Lagrasse, joué devant des milliers de personnes et gravé sur CD vendu à 8000 exemplaires. Il reste toutefois une œuvre d’autodidacte, comme elle le reconnaît elle-même.
L’analyse d’une partition comme « Vous êtes dans mon âme », révèle les lacunes de sa formation. Elle y verse malheureusement dans quelques poncifs de la « musique de variété » : manque d’inspiration mélodique*, mélodie générée par l’harmonie, importance donnée à la note sensible**, remplissage rythmique presque constant. En clair, cela manque un peu de phrases musicales. L’harmonie est très similaire à celle de Joseph Gelineau dans Âme du Christ.

*Le seul passage plus inspiré est la mesure 13 « pour moi dans l’humble ». Dans le reste de la pièce, la soprane elle-même semble tourner en rond. Un aspect plus psalmodique, en restant sur la même note, aurait été préférable.
**La lecture de la voix d’alto est symptomatique : elle oscille presque constamment entre le mi et le ré#, avec un passage sur le presque surprenant aux mesures 5 et 6. Dans le début du refrain, elle est en tierce avec la soprane, c’est plus classique.

Louis-Marie Robert (né vers 2000)

Ce jeune compositeur de musique sacrée a obtenu sa licence de musicologie à l’université catholique de l’Ouest en 2019. Suite à la mort d’un de ses amis scouts, Antoine Coppée, en 2020, il se lance plus activement dans la composition et fonde le Chœur Religieux Antoine Coppée, en hommage à son ami.

Cet ami animait plusieurs chorales avec brio et avait quelques compositions à son actif, même si sa formation musicale était sans-doute lacunaire. Un autre ami scout témoigne : « Il avait un vrai don pour transformer un moment banal en quelque chose d’extraordinaire. Par exemple, il pouvait faire d’un bénédicité ordinaire un magnifique chant à cinq voix.* »
Louis-Marie Robert, quant à lui, affirme que la musique sacrée cherche à « apporter ce qui manque au monde », en offrant une dimension de prière et de contemplation souvent absente des musiques que l’on entend au quotidien. Il dit s’inspirer de la musique d’Europe de l’Est : Arvo Pärt et Kim André Arnesen.

En réalité, on retrouve, chez Louis-Marie Robert, comme chez Antoine Coppée, beaucoup de cadres hérités de la « musique de variété » : manque d’inspiration mélodique**, mélodie issue de l’harmonie, rythme répétitif et flot continu de croches. Il est vrai que Kim André Arnesen s’en rapproche déjà. Toutefois son style est assez éclectique et peut contenir des passages plus proches d’Arvo Pärt*** ou autres compositeurs étudiés dans la première partie.

*Voir l’entretien avec Amen : https://www.youtube.com/watch?v=knwHPqsg62I
**Prenons comme exemple la Prière pour l’humilité, Noli me tangere. La mélodie commence par monter trois notes dans un premier accord (mi fa# sol), puis descendre trois notes dans un autre accord (la sol fa#), remonter trois notes dans ce même deuxième accord (ré mi fa#), puis redescendre les trois premières notes (sol fa# mi), avec quelques broderies. Le rythme est très scandé. À certains moments, on peine à repérer la voix de soprane ou la basse, ce qui pose un sérieux problème d’écriture.
***Comme dans Angelus Domini.

Anne Olivet

Née d’une famille de musiciens amateurs, Anne Olivet entre au conservatoire à l’âge de 7 ans et apprend à jouer de divers instruments. En jouant avec les membres de sa famille et ses amis, elle développe naturellement un goût prononcé pour la musique de chambre et le chant polyphonique. En parallèle d’une licence de musicologie, elle étudie le piano, l’harmonie et le contrepoint, l’analyse, l’orchestration et la direction de chœur. Depuis 2013, elle compose régulièrement et se voit confier la direction artistique de camps musique, chorales et route chantante, ainsi que l’enregistrement en 2018 d’un premier CD autour de la figure de saint Jean : « J’ai vu et je témoigne ». Aujourd’hui chef de chœur professionnelle, elle dirige notamment le chœur Sursum Corda à Paris, qu’elle crée en septembre 2019.

Dans son Salve Regina, la musique émerge de l’hymne solennel, d’abord accompagné dans un style du Xe siècle, puis avec une harmonie assez romantique, d’abord modale, puis tonale*. L’adaptation au texte n’est pas toujours heureuse, mais cette pièce montre une maîtrise de différents styles harmoniques qui la placent au-dessus des précédents, bien qu’elle ne semble pas avoir de style très personnel.
Le désenchantement arrive avec la pièce emblématique : l’alleluia de Saint-Michel**. Il s’agit probablement d’une commande bien précise, mais on y retrouve les effets de variété***. Le Magnificat manifeste aussi un rythme peu approprié à la sainteté demandée par saint Pie-X.

Beaucoup d’autres compositeurs pourraient figurer dans cette revue : la Jeunesse Franciscaine de Bitche, avec le frère Jean-Baptiste du Jonchay****, a bien suivi les mauvais principes du père Marie-Joseph (contemporain et équivalent de Joseph Gelineau). Taizé a eu son compositeur, Jacques Berthier (1923-1994), dont le Laudáte Dóminum est aussi célèbre qu’indigne de son niveau d’études musicales. Quant à la Communauté de l’Emmanuel, les compositions de ce style fleurissent également.

*La partie modale s’achève à « et spes nostra salve » avec une écriture rythmique et entre les voix de facture assez ordinaire. « Ad te clamámus » introduit la sensible sans qu’on comprenne bien l’intérêt de ce changement. « Gementes et flentes » insiste dans ce nouveau style.
**https://www.youtube.com/watch?v=oiWHquR3ArE&list=RDoiWHquR3ArE
***En particulier, il faut noter l’utilisation du retard de la sensible qui prépare souvent l’entrée de la batterie dans ce style musical : accord do fa sol, où le fa fait attendre le mi, et aussi accord la ré mi où le se résout au do# qui doit lui-même se résoudre au . Ce retard, appelé 4-3 (sus 4 en jazz) existe à l’époque baroque, mais il acquière ici une fonction plus dynamique.
****Dont le « Je vous salue Marie » est malheureusement trop connu, cf. Fideliter n° 275 et https://www.youtube.com/watch?v=HI4wMr6KV4Y
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