Les compositeurs d’aujourd’hui proposent-ils de la musique liturgique traditionnelle ?
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En musique sacrée comme en musique profane, deux courants peuvent nous enlever tout espoir de trouver une musique contemporaine adaptée à la liturgie traditionnelle de l’Église. D’une part, un courant intellectuel de musique contemporaine « pour adultes » (selon l’expression d’Arnold Schönberg) qui est à peu près aussi inaudible que l’art contemporain est peu regardable. D’autre part, un courant « populaire » de musique actuelle qui veut rendre la liturgie plus accessible aux jeunes, mais ne fait que rendre vulgaire le discours musical. Toutefois, au milieu de cette forêt hostile de musiques anti-traditionnelles, survivent de dignes successeurs des grands noms de la musique sacrée.
Le but de cet article est de proposer des solutions aux chorales, dans la ligne des principes développés dans le Fideliter n°266 (musique sainte, excellente et universelle, inspirée du chant grégorien). Un premier volet présentera les meilleures polyphonies à chanter (composées dans les dernières années), un deuxième les pièges à éviter. Notre analyse aura inévitablement un regard un peu personnel. Toutefois, nous tâcherons de nous appuyer au maximum sur les principes universels, afin d’éviter le travers de ne proposer que notre goût. Cette version numérique a pour but de faciliter l’accès aux enregistrements et partitions.
Une conférence sur ce sujet a été donnée le 15 février 2026, vous pouvez l’écouter ici : https://www.youtube.com/watch?v=kKHM_7zBMDQ&list=RDkKHM_7zBMDQ
Maurice Duruflé (1902-1986), Ubi Caritas
Ce compositeur n’est plus un contemporain, mais il est leur inspirateur. On ne peut s’empêcher de penser que le pape Pie XII parle de lui dans l’encyclique Musicæ Sacræ Disciplina : « Le véritable art polyphonique […] a connu, au cours de ces dernières décennies, grâce au travail infatigable de maîtres remarquables, comme une heureuse renaissance par une étude approfondie des œuvres des vieux maîtres proposées à l’imitation et à l’émulation des compositeurs d’aujourd’hui. »
Après avoir interprété une partie du Tota pulchra es de Duruflé avec un chœur d’enfants, nous chantions les vêpres de l’Immaculée Conception. Les jeunes collégiens ne pouvaient s’empêcher d’esquisser un sourire en entendant les antiennes (dont l’intonation était parfois malmenée par les prêtres) qu’ils avaient chantées en polyphonie le matin-même, car Duruflé intègre les thèmes grégoriens dans sa musique.
Pour une chorale de paroisse de bon niveau, la pièce emblématique à chanter reste l’Ubi Caritas. Il faut 4 voix d’hommes pour assurer les parties divisées au début, ainsi que de bonnes basses pour descendre au mib.
Pour une chorale de femmes ou de religieuses, Tota pulchra es sera plus adapté. Il reprend les cinq antiennes des vêpres de l’Immaculée Conception.
Une marque de fabrique de Duruflé est de refuser les accords parfaits (do-mi-sol) et de leur préférer des accords construits à base de quintes uniquement (do-ré-fa-sol, à développer ainsi : fa-do-sol-ré). Jouez-le sur le piano, c’est beaucoup plus neutre et moins directionnel que le premier. De plus, c’est le mode de construction des gammes grégoriennes, à partir des quintes, avant la théorie des harmoniques et des tierces de Rameau.
Duruflé a eu quelques mots durs sur la réforme liturgique de Vatican II, comme d’autres musiciens de cette époque. Nous l’avions cité dans l’article sur la Musique de la Nouvelle Messe (Fideliter n°251).
Kevin Allen* (né en 1964), O Sacrum Convivium
Compositeur d’opéra, de musique de chambre et de musique vocale, surtout compositeur de musique religieuse latine, il s’attache à mettre en application le Motu Proprio de saint Pie-X sur la musique sacrée qu’il a découvert à l’âge de 16 ans. Il dirige la Schola Laudis au monastère bénédictin Holy Cross à Chicago et est lié aux milieux conservateurs et FSSP aux USA.
Il s’inspire d’Orlando de Lassus et de Bruckner, mais aussi de Byrd, Vittoria, Messiaen et Langlais. Il revendique une musique liturgique, à la différence des compositeurs non-pratiquants, comme Arvo Pärt**.
La pièce O Sacrum Convivium est tirée d’une série de motets eucharistiques latins. Sa construction évoque immédiatement la Renaissance (Lassus, Byrd, Vittoria), mais certaines tensions sont assez nouvelles
Écoutez, par exemple, l’accord sur la première syllabe de « Chrístus » : do# ré# si. En réalité, il s’agit encore d’un élément bien plus ancien : au lieu de construire l’accord avec des tierces (do – mi – sol – si) comme le voulait Rameau, on utilise les quintes (si – (fa#) – do# – (sol#) – ré#), sans aucun demi-ton. L’effet est le même que chez Duruflé : la tension est moindre que dans la musique baroque et classique.
Toutefois Allen ne prohibe pas la tension du langage tonal. La première phrase de ce motet s’achève par une belle cadence parfaite avec la sensible à la deuxième voix. La pièce s’achève avec une tierce picarde. Toutefois, pas de septième de dominante, pas de septième diminuée, donc le langage tonal utilisé est plutôt celui des débuts de la polyphonie que celui des XVIIIe et XIXe siècles.
L’impression générale à l’écoute est celle d’une « polyphonie classique » au sens de saint Pie-X, avec quelques dissonances ou modulations d’une autre époque.
*Le site https://www.ccwatershed.org/allen/ permet d’écouter, d’apprendre et d’acheter les œuvres de Kevin Allen.
**cf. interwiew par Squares Notes : https://www.youtube.com/watch?v=SVdeYYQNCOA
Bernard Gélineau* (né en 1954), Anima Christi
Nous ne devrions pas mettre la famille en avant, mais la rareté d’un compositeur attaché exclusivement à la liturgie traditionnelle et doté d’une solide expérience musicale nous y oblige quelque peu. Face à l’Anima Christi de Frisina (compositeur officiel du Vatican) beaucoup trop répandu jusque dans nos milieux, il faut opposer une composition d’un fidèle de la messe chantée de Saint-Pie-V chaque dimanche.
À la différence du motet latin plutôt tardif que l’on trouve dans de nombreux livres de chant pour les saluts du Saint-Sacrement, la mélodie de Bernard Gélineau est résolument en 4e mode grégorien, c’est-à-dire dans le mode le plus contemplatif, celui de l’introït du jour de Pâques.
À rebours des polyphonies du XVIIe siècle et suivants, la fin de chaque phrase musicale est construite avec un demi-ton descendant (fa-mi). Au lieu d’exprimer une tension (qu’on appelle “la sensible”), elle donne une impression d’inachevé qui fait « entrer dans l’éternité ». Rien de mieux pour une musique religieuse, mais totalement étranger à la musique des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles.
Bernard Gélineau a harmonisé de nombreux cantiques ou chants latins, déjà pour le chœur Saint-Michel il y a une vingtaine d’années (CD Noël pour l’amour de Marie). Il a composé également quelques musiques vocales, presque exclusivement pour l’église : Dans le cœur de l’Église sur un poème de sainte Thérèse, A l’Orient pour l’Épiphanie, Respíce stéllam sur la prière de saint Bernard (2024), Âme de Jésus-Christ pour voix égales … Dernièrement, il s’est aussi illustré dans les chansons pour enfants.
*Certaines partitions sont disponibles sur centre-gregorien-saint-pie-x.fr ou groupe-ste-cecile19.jimdofree.com
Paul Gibson* (né en 1952), Sálve Regína
Tous connaissent les guitares Gibson, mais c’est aussi le nom d’un compositeur de musique religieuse, né en 1952 à Sacramento (Californie). Il chanta dans le chœur de Los Angeles et avec l’orchestre de Los Angeles, dans des œuvres allant du grégorien et de la Renaissance jusqu’à Ligeti. Son Te Deum fut produit pour le 50e anniversaire de la Loyola Marymount University.
Très jeune, il émigra en France, près de Châteauroux, car son père travaillait à la base américaine de La Martinerie pour l’U.S. Air Force. Il fréquenta bientôt l’abbaye bénédictine de Fontgombault, dont le chant grégorien eut un impact sur ses compositions futures. Il commença le piano à son retour aux USA, vers l’âge de 8 ans. Il commença vite à composer d’après Schubert et Beethoven.
Il se tourna ensuite vers la musique pop et rock, jouant piano, flûte et guitare. C’est au collège Mount St. Mary qu’il apprit la composition et se passionna pour la musique du Moyen Âge et de la Renaissance. Plus tard il s’intéressa à la musique sérielle post-wéberienne et à Penderecki et Lutoslawski.
Ses œuvres chorales religieuses reprennent souvent les thèmes grégoriens à la manière de Duruflé, mais le style est un peu différent : il commence souvent à l’unisson et la polyphonie, vient petit à petit, à la manière d’un contrepoint, plutôt que de manière harmonique. Il composa un Salve Regina sur le ton simple de cette hymne, ce qui est très rare chez les compositeurs religieux. Cette proposition a le mérite de mettre en valeur une pièce grégorienne très connue, mais plutôt tardive, tandis que le style polyphonique est ancien. Elle est reconnue comme l’une de ses meilleures pièces.
*Son site : paulgibsonmusic.com
Ola Gjeilo* (né en 1978), Ubi Cáritas
L’un des plus grands noms de la musique chorale religieuse (bien plus connu et chanté que Allen et Gibson), Ola Gjeilo est est né à Skui en Norvège. Il a commencé à composer à cinq ans. Il a étudié la composition avec Wolfgang Plagge et à la Juillard School. Il réside à Manhattan, travaillant comme compositeur indépendant.
Sa grande inspiration est dans les musiques de film, mais il a baigné dans tous les genres musicaux actuels : musique savante, jazz, pop et folk (Keith Jarrett, Pat Metheny). Ola Gjeilo n’a pas un style unitaire : souvent un accompagnement très régulier et répétitif (type musique de variété, ou John Cage, ou Vivaldi dans le gloria de la Sunrise Mass), quelques procédés minimalistes (Kyrie de la Sunrise Mass), de l’organum médiéval (dans l’Ave Generosa), de la polyphonie Renaissance (dans l’Ubi Caritas). Harmoniquement il utilise des accords similaires à ceux de Maurice Duruflé. Sa musique est facilement modale, comme beaucoup de compositeurs français au XXe siècle. On remarquera particulièrement le rythme soigné du texte latin et la répartition des phrases musicales aux différentes voix. En tant que compositeur de musique de films, il sait très bien rendre sa musique représentative. Le cas d’école est la Sunrise Mass où l’unité entre le clip et la musique est parfaite. Mais cela l’écarte de l’usage liturgique.
L’Ubi Caritas et l’Ave Generosa exclusivement semblent porter les trois caractéristiques données par saint Pie X. Rien n’y est très excessif, dans le rythme comme dans l’expression et le sentimental en est banni, ce qui assure le caractère sacré de cette musique. Elle est de très bonne qualité, en particulier par son traitement du mot latin et l’écriture soignée des différentes voix. Enfin elle cherche une dimension assez universelle, ne serait-ce qu’en mélangeant des styles qui peuvent parler à différentes personnes.
*Son site : olagjeilo.com Voir aussi notre article plus complet : www.centre-gregorien-saint-pie-x.fr/index.php/chant-gregorien/la-polyphonie-sacree/131-ola-gjeilo-un-contemporain-au-service-du-sacre
Morten Lauridsen* (né en 1943), O Nata Lux (1997)
Compositeur américain d’origine danoise, Morten Lauridsen figure parmi les compositeurs contemporains les plus chantés par les chorales, tant en musique religieuse que profane. Il étudie la composition à l’Université de Californie du Sud où il enseignera ensuite.
En 2007 il a reçu la Médaille nationale des arts des mains du président à la Maison Blanche, « pour sa composition d’œuvres chorales rayonnantes, combinant beauté musicale, puissance et profondeur spirituelle, que les auditeurs ont apprécié dans le monde entier. »
Lux Æterna se présente comme une messe de Requiem, dont le texte n’est pas tout-à-fait conventionnel. L’introït est bien Requiem æternam, puis In Te Domine speravi, le célèbre O Nata Lux, Veni Sancte Spiritus, et l’Agnus Dei associé à la communion Lux æterna, conclue par l’alléluia. L’usage liturgique n’est pas forcément aisé en raison des divers mélanges dans ses œuvres, non composées pour la liturgie traditionnelle.
Son style est très différent, presque opposé à Paul Gibson. Il affectionne particulièrement les notes répétées, souvent toutes les voix ensemble, réalisant un accord caractéristique. Mélodiquement il peut passer d’une note répétée à des sauts très rapides étrangers à la musique grégorienne, mais plutôt apparentés au style d’Hildegarde de Bingen. Mais on entend parfois comme des thèmes grégoriens.
Harmoniquement, ses accords intègrent souvent trois notes voisines dont la troisième est à la basse (fa# – la – ré – mi ouvre O Nata Lux). Souvent, son écriture est à cinq voix, ce qui ne facilite pas l’exécution chorale. Veni Sancte Spiritus comporte en revanche de nombreux passages à l’unisson. Il semble que le rythme soit bien calé sur la prosodie latine, même si les indications de mesures sont très régulières (4/4, 3/4 …)
*Son site : mortenlauridsen.net
Arvo Pärt (né en 1935), Sálve Regína (2001)
Le compositeur estonien est la figure de proue (et certainement la plus accessible) d’un courant né après 1968 : le minimalisme. En réaction à une musique très complexe et sans repères (en particulier le dodécaphonisme), les minimalistes gardent le même accord pendant très longtemps. Chez Arvo Pärt, la note principale (tonique) peut être tenue pendant trente secondes ou une minute !
Le Sálve Regína est une œuvre emblématique, assez longue (10 minutes).
Le style minimaliste y est bien présent. Dans le passage « ad te clamámus », sur 18 mesures, il n’y en a qu’une où les basses ne jouent (ou chantent) pas un mi, mais ce passage revient ensuite sur « ad te suspirámus ». À d’autres moments c’est un balancement pendant une dizaine de mesures sur deux accords. Le langage est souvent tonal, donc pas tout à fait grégorien. L’écriture de l’orchestre est assez moderne : il utilise par exemple le célesta dans cette œuvre.
Pour être chanté dans la liturgie, une œuvre d’Arvo Pärt nécessite un arrangement, de par sa longueur, mais aussi ses longueurs, difficiles à apprécier pour des auditeurs ignorants de la musique à laquelle il répond (sa musique est une cure de désintoxication du dodécaphonisme). L’arrangement orchestral devra aussi être revu pour un accompagnement d’orgue plus simple (de ce côté la simplification est nécessaire). À ces conditions, le Sálve Regína pourrait garnir le répertoire d’une chorale.
Suite dans un mois …